Je devais avoir une toute petite trentaine d’années.  C’était l’été.  J’avais mis ma robe légère ( lui l’échelle sous le cerisier).

J’étais en « temps de midi » comme on dit chez moi.

Je mangeais mon cornet de frites sauce lapin tartare (pour te situer mon degré de belgitude) tout en marchant en ville.

Il  y avait affluence, comme ils disent au JT quand ce sont les soldes.

Je m’arrête devant le passage clouté (parce que, oui, je suis comme ça, parfois, j’deviens dingue et je suis les règles) (en même temps, j’tiens un peu à la vie).

Et là, une voiture s’arrête, avec à son bord un monsieur, la clinquante cinquantaine, qui me fait son plus beau sourire et du geste du bras me fait signe de passer.

Je le remercie de mon plus beau sourire de trentenaire, et au moment où je pose le pied sur la route, une dame (la cinquantaine) (je te rappelle qu’à l’époque j’en ai 20 de moins qu’elle) tape sur le capot de la voiture et gueule :

« Ah ça oui, quand c’est pour laisser passer de jeunes filles sveltes, ça on s’arrête hein ! Mais quand c’est pour une femme de mon âge, (et là elle fait un bras d’honneur et continue…) rien à foutre hein ! Tous les mêmes ! Des cochons ! J’ai été bien conne de ne pas en profiter quand j’avais ton âge (là je comprends que c’est à moi qu’elle en a). Des salauds je te dis ! T’arrives, avec ta petite robe et PAF ! Comme par magie, on s’arrête ! Moi ça fait des heures que j’essaye de traverser ! Des heures ! et toi, PAF ! PAF !"

Le mec, dans la voiture, est hilare.

Moi je suis partagée… Elle me fait de la peine, et en même temps, c’est un De Funès au féminin.

J’ai souvent repensé à cette petite dame… Était-elle en colère contre le temps qui passe ? Avait elle ou avait elle eu un mari volage ?

Toujours est il qu’aujourd’hui, j’ai son âge… Elle a celui de ma mère.  Quelque part, si elle me lit, on ne sait jamais … j’aimerais qu’elle sache que grâce à elle, je sais depuis tout ce temps que la beauté, c’est éphémère. Et surtout que ce n’est pas une valeur, mais un coup de poker.

Je n’attends pas que des jeunes filles jolies et souriantes arrivent pour traverser : je m’impose.

Chaque fois que je traverse, je la venge.